
Jupons et dentelles sur la Promenade Masson
L’entreprise Charbonneau Lingerie a marqué le paysage industriel montréalais entre les années 1930 et 1950.
Un texte de Lise LaPalme – Société d’histoire Rosemont–Petite-Patrie
« Monsieur Charbonneau comme la plupart des Canadiens-français, ne doit pas son succès à l’importance de son capital initial. … Il le doit beaucoup plus à son esprit d’épargne et d’économie, à ses qualités de prévoyance…en somme à sa compétence doublée d’une ferme volonté de réussir. »[i]

Fils de cultivateur né à l’Annonciation en 1897, Charles Émile Charbonneau perd son père à l’âge de 6 ans. En 1911, il se retrouve à Montréal avec sa mère et ses 7 frères et sœurs. Après une mobilisation à l’armée de 1917 à 1919, il apprend le métier de tailleur auprès d’acteurs incontournables de l’époque à Montréal : la maison D’Allaird’s, où il est apprenti tailleur, et la London Ladies White Wears, où il travaille à titre de gérant.[ii]
Vers 1922, il installe sur la rue Marie-Anne un petit atelier de tailleur, puis un premier magasin de lingerie fine pour dames, sur la rue Mont-Royal au coin de Cartier. Rapidement le local de la rue Marie-Anne devient trop exigu. Il déplace alors son atelier et son domicile sur la rue Mont-Royal, adjacent au magasin. Il ouvre ensuite deux succursales additionnelles, l’une sur la rue St-Hubert et l’autre sur la rue Wellington, à Verdun.

Malgré la Seconde Guerre mondiale, Montréal est le cœur de l’industrie canadienne du vêtement, produisant environ 65 % de la production nationale de prêt-à-porter féminin à la fin des années 1940. Le secteur de la lingerie et de la corseterie connaît un essor technologique et marketing majeur. La majorité des manufactures sont concentrées dans des quartiers ouvriers, comme le Plateau Mont-Royal et Verdun.
L’entreprise de Charles Émile Charbonneau prend alors des proportions considérables. Au tournant des années 1950, Charbonneau lingerie compte 12 magasins de lingerie pour dames, 5 magasins de spécialités pour enfants et 1 magasin de robes à Montréal ainsi que des magasins à Québec et à Trois-Rivières. De plus, il engage des représentantes qui à l’aide d’un catalogue font des ventes à domicile.
Parmi les magasins de Montréal, on compte une succursale située au 3106 Masson, occupée aujourd’hui par le salon de coiffure Folichonne. Charbonneau lingerie y demeure de 1937 à 1952.
La proximité des usines Angus amène sur la rue Masson une clientèle ouvrière stable qui permet aux commerces de vêtements et accessoires pour dames d’être florissants. De plus le tramway, installé dans les années 1920, facilite le déplacement de la clientèle.[iii]


Quant aux ateliers de fabrication, leur localisation n’est pas certaine, mais des indices les situent à travers le temps sur les rues Mont-Royal, St-Hubert, puis Wellington à Verdun.
Parallèlement, dès 1929, Charles Émile Charbonneau s’est lancé dans l’industrie du nettoyage de vêtements en créant C.E. Charbonneau et Cie teinturiers-nettoyeurs. En 1936, il a greffé à cette dernière compagnie une série de 15 magasins Léo limitée, spécialisés dans le nettoyage, qui eux aussi se sont développés à un rythme accéléré. Enfin, en 1946, il annexe la Buanderie Viau Inc.
Pour l’assister dans la réussite de ces entreprises, Charles Émile Charbonneau, secondé par son épouse Angelina Tremblay, s’entoure de personnel compétent et fidèle. À l’apogée de sa production, soit vers 1950, son frère aîné, Georges, est directeur de la compagnie et gérant de la production, tandis que son fils, Jacques Charbonneau, est directeur et gérant général.
Lors de la célébration du 25e anniversaire de la fondation de la Charbonneau Lingerie, en 1951, plus de 200 employés sont présents dont plusieurs travaillent pour l’entreprise depuis ses débuts. C’est notamment le cas de Madame Maria Martel, contremaîtresse de l’atelier et doyenne des employés, ainsi que Madame Émilie Bonenfant, la première brodeuse. La réception à l’Hôtel Windsor, un haut lieu touristique de renommée internationale, fut l’occasion de la fondation d’un club des 25 ans, qui regroupe les plus anciens employés. Ces derniers reçurent alors des cadeaux en appréciation de leurs loyaux services.

Durant cette période de prospérité, Charles Émile Charbonneau habite à Outremont et fréquente la haute bourgeoisie. Il suffit de lire les articles qui relatent le mariage de sa fille Yvette à l’église St-Germain d’Outremont, présidé par l’Archevêque Joseph Charbonneau, et de son fils Pierre à l’église Saint-Joseph de Ville Mont-Royal, présidé par le Cardinal Paul-Émile Léger pour constater son influence. On y retrouve un éventail de personnalités importantes de la métropole et du pays, dont l’honorable Louis St-Laurent, premier ministre du Canada.On peut également y lire la description détaillée des tenues de ces dames. [v],[vi]
Profitant de l’aisance financière que lui procure sa réussite, Charles Émile Charbonneau participe de multiples façons à la vie sociale de la métropole : il devient membre de la Chambre de commerce de Montréal en 1937; multiplie les dons en argent à diverses institutions et clubs sportifs; agit à titre de Gouverneur de l’hôpital Notre-Dame, finance des chars allégoriques pour la parade de la Saint-Jean-Baptiste; habille des duchesses lors de divers festivals; et plus encore.

Autour des années 1940, il prête aussi son concours à des spectacles d’un nouveau genre pour l’époque, car ils regroupent exclusivement des artistes canadiens-français qui interprètent les succès de la chanson française. En 1938, le journal l’Illustration Nouvelle relate un spectacle de minuit du théâtre Rivoli, qui présente quelques vedettes du moment comme Juliette Béliveau, Georges Lévesque, Lucille Laporte, et Roland Bédard. À la fin de la soirée, le maître de cérémonie, Gaston St-Jacques, préside un concours de beauté qui regroupe de jeunes Montréalaises. C’est Jeannette Morin, représentante de la Lingerie Charbonneau qui fut élue reine de la soirée.

Charles Émile Charbonneau se retire à Saint-Eustache-sur-le-Lac, en 1955, où il décèdera le 23 mai 1983.
Il laisse dans l’imaginaire des Montréalaises de l’époque le goût de la belle lingerie.
« Une femme passe rarement devant les vitrines des magasins Charbonneau Lingerie sans s’arrêter pour y jeter un œil…Le goût le plus capricieux ne trouve rien à reprendre dans les chemises de nuit satinées, dans les magnifiques pyjamas de repos, dans les jupons souples et roses, dans les robes d’intérieur faites des plus beaux tissus… Cette maison de commerce demeure fidèle à des principes de courtoisie qui lui gardent la confiance des habituées. » [viii]
Aujourd’hui encore, la marque subsiste par ses pièces de collection recherchées par les amateurs et amatrices de mode vintage, comme en fait foi cette offre de vente d’un chemisier de Charbonneau Lingerie offert sur le site Etsy.


[i] BAnQ numérique, Revue Dominicaine novembre 1941
[ii] BAnQ numérique, Revue Dominicaine novembre 1941
[iii] www.promenademasson.com/lartere-en-histoire-9/
[iv] BAnQ numérique, La Patrie, 1 mars 1951
[v] BANQ numérique, The Gazette 14 octobre 1949
[vi] BAnQ numérique, La Patrie-13-octobre 1954
[vii] BAnQ numérique, Le devoir 4 mai 1949
[viii] BAnQ numérique, La Presse 16 mars 1940
[ix] www.etsy.com/ca-fr/listing/1872896586/chemisier-vintage-des-annees-1960-rose, consulté le 2026-03-29.

