
La famille Guilbault-Jalbert, entrepreneur de pompe funèbre, de Sherbrooke à Montréal
Un article de Julia Innes, Société d’histoire Rosemont–Petite-Patrie
À la fin du 19e siècle, les salons mortuaires émergent partout en Amérique du Nord. En 1915, six entreprises dominent le marché montréalais, puis, entre 1926 et 19361[i], trois autres s’ajoutent, chacune avec un capital-actions de 20 000 $. Les épidémies de tuberculose et de grippe espagnole marquent cette période et pour contrer à ces dernières des régulations sanitaires émergent auxquelles les salons mortuaires doivent s’y conformer.
Ces entreprises ont dû survivre à la crise économique de 1929 puis à la syndicalisation des employés de salons funéraires en 19382. C’est donc dans ce contexte tumultueux, que l’entrepreneur de pompes funèbres J.-A. Guilbault a dû naviguer. En suivant l’histoire de Joseph Antonio Guilbault, nous pouvons constater comment une famille a pu survivre au début du siècle dernier : en multipliant les métiers et en comptant sur l’apport incontestable des femmes dans cette aventure.
Sherbrooke
Né à Sherbrooke en 1886, Joseph Antonio (J.-A.) Guilbault est le fils et le petit-fils de peintres en bâtiment dénommés Moïse père et Moïse junior. Son père et son grand-père deviennent entrepreneurs de pompes funèbres à partir des années 18903,4. Moïse junior est alors l’un des quatre croque-morts de Sherbrooke. Il adopte le téléphone dès 1896, malgré des coûts substantiels5. La mère de J.-A., Georgianna Bérard, est née au Rhode Island et immigre au Québec encore adolescente. Tous ses enfants parlent l’anglais6.
Georgine Jalbert, épouse de J.-A., est née à Windsor Mills, près de Sherbrooke. Son père, Pierre Jalbert, est sellier et actif dans l’immobilier7. Il fait faillite en 1899 et la famille déménage à Sherbrooke, où il deviendra entrepreneur en pompes funèbres. Pierre Jalbert achète une terre en juin 1904pour 3 100 $, avant de mourir subitement trois mois plus tard. Sa veuve Aglaé reprend les rênes de l’entreprise, aidée par ses enfants8.
Joseph Antonio et Georgine se marient en 1906 et habitent avec Aglaé jusqu’en 19099. Le couple a cinq enfants à Sherbrooke entre 1907 et 191210. À ce moment, J.-A. travaille comme huissier, commis marchand et gérant de magasin général. Rien n’indique alors qu’il participe aux entreprises de pompes funèbres de sa famille et sa belle-famille11.
Moïse Guilbault (père de J.A) ferme boutique en octobre 1918 à l’âge de 58 ans (en pleine pandémie de grippe espagnole), et, après avoir vendu sa terre en juillet 1920, déménage avec son épouse et cinq de leurs enfants à Pont-Viau12. L’ère des croque-morts Guilbault à Sherbrooke est alors révolue. Du côté des Jalbert, le frère de Georgine, J.H. Jalbert, reprend le salon funéraire paternel jusqu’en 1941. Après la vente, l’entreprise gardera son nom jusqu’en 198613.
Montréal
En 1914, Joseph-Antonio et Georgine déménagent à Montréal, où ils auront sept autres enfants14. Jusqu’en 1927, la famille déménage presque tous les ans. Du 1473, boul. Saint-Laurent au 5039, rue Saint-Dominique ; du 8267, rue Saint-Louis au 1333, rue Saint-Dominique (d’où ils exploitent une première entreprise de pompes funèbres) ; du 4008, rue Saint-Denis (2e entreprise de pompes funèbres) au 1031, Av. City Hall ; et ensuite au 2101, rue Châteaubriand au 6649, Av. Christophe-Colomb (3e entreprise de pompes funèbres)15. En plus des pompes funèbres, J.-A. travaille comme contremaître, mécanicien et chauffeur de taxi16. En juillet 1927, J.-A. Guilbault s’établit comme fleuriste et entrepreneur en pompes funèbres au 2916, rue Masson17. La première annonce du salon funéraire J.-A. Guilbault paraît le 7 avril 192818. À ce moment, la résidence familiale se trouve au 5456, 5e Av. (l’ancienne demeure du Docteur Audette)19.

En 1929, le salon déménage au 2656, Masson où il restera pendant cinq ans. La résidence familiale se trouve alors au 2658 Masson pour ensuite aller en 1931 au 2660, Masson, un logement de 16 pièces qu’ils louent pour 125 $ par mois.
En 1935, le salon trouve son emplacement final au 5359, 11e Av. (rebaptisé boulevard Saint-Michel en 1969). Joseph Antonio Guilbault habite au 5300, 9e Av. avec quatre de ses enfants20.


À ses débuts, sont réalisés un peu moins de 50 enterrements par an, dont presque la moitié sont d’enfants. En 1940, ce nombre a augmenté à plus de 75 enterrements annuellement, aux coûts entre 50 $ et 150 $. L’embaumement et la location d’une limousine coûtaient 15 $ chacun21.
La résidence dessert les églises de Rosemont St Luke’s (anglicane), Saint-Brendan et Sainte-Philomène. Elle dessert même celles de Sherbrooke, malgré son départ de la région. En effet, J.-A. affiche dans la Tribune (journal de l’Estrie) du 5 mai 1941 au 11 février 1942, tout de suite après la retraite de son beau-frère J. H. Jalbert, avec la mention « J. Antonio Guilbault, autrefois de Sherbrooke » 22.
J.-A. est membre de l’Association des Directeurs de funérailles de Montréal, dès 1932. En 1938 est créée la Section des Directeurs de funérailles du district de Montréal de l’Association des Marchands Détaillants du Canada, dont J.-A. Guilbault devient le président de 1942 à 194323. Il est membre fondateur du Club ouvrier de Rosemont, et membre de la Chambre de commerce et des clubs de golf de Montréal et de Laval-sur-le-Lac24.
Le dimanche 6 janvier 1946, en pleines funérailles, J.-A. s’écroule au milieu de l’allée principale de l’église Sainte-Philomène. Malgré la présence d’un médecin, les derniers sacrements sont être administrés sur place. Il est exposé dans son salon et les services funéraires ont lieu à l’église Sainte-Philomène (Saint-Esprit). Il est inhumé au cimetière Saint-Michel à Sherbrooke25.
Georgine Guilbault, sa veuve, préside l’entreprise jusqu’à la fin de sa vie, tandis que son fils Maurice en devient le gérant dès 1947, épaulé par deux de ses frères26. En 1948, la famille procède à d’importantes rénovations. Le 15 janvier 1952, Georgine, Maurice et l’avocat Bernard Bourdon obtiennent les lettres patentes de l’entreprise avec un capital-actions de 125 000 $. Pierre Guilbault, fils de Maurice, intègre l’entreprise en 1960. En 1963, les trois frères achètent l’entreprise de leur mère27.

En 1950, Georgine et deux de ses enfants habitent au 5361, 11e Avenue. Elle déménage au 4590, Av. Pie-IX en 1954 et au 6863, 32e Av. en 195528. Elle meurt le 27 février en 1964 à l’âge de 80 ans. Les services funéraires ont lieu à l’église Saint-Jean-Baptiste-Marie-Vianney et l’inhumation se fait à Sherbrooke également, aux côtés de J.-A. et de trois de leurs enfants29.
En 1969, Maurice rachète les parts de ses frères et devient l’unique propriétaire du salon. Après son décès en 1978, c’est son fils Pierre Guilbault qui l’acquiert en 198030. Le fils de Pierre, Marco Guilbault, rejoint l’entreprise en 1984 et lui succède31.
De 1890 à aujourd’hui, les salons funéraires ont fait partie de la vie des familles Jalbert et Guilbault. Il s’agit d’une longue histoire qui est loin d’être terminée !

[i] Cet article a fait l’objet de beaucoup de recherches de la part de Julia Innes, bénévole à la Société d’histoire Rosemont-Petite Patrie. Ici pour consulter les références.

