
Des commerçants de Masson appelés à comparaître pour du beurre!
L’histoire de la rue Masson regorge de péripéties, certaines parfois plus saugrenues que d’autres. C’est notamment le cas de l’ancienne bijouterie Pelchat et Gauthier ltée, située au 3116 rue Masson, dont les propriétaires furent appelés à comparaitre devant un Comité d’enquête sur la hausse des prix du beurre en période de pénurie.
Comme quoi les préoccupations pour le prix du beurre ne datent pas d’hier!
Un texte de Lise LaPalme – Société d’histoire de Rosemont-Petite-Patrie

Le 3116 rue Masson, où se trouve actuellement le Poke Monster, correspond au rez-de-chaussée d’une maison de deux étages, construite en 1928 par Olivier Lemoine. Cette adresse a abrité à travers le temps divers locataires et commerçants.
Mentionnons le premier locataire : William Hawthorn, qui y opère une épicerie jusqu’en 1935. Originaire de l’Angleterre, il est arrivé au pays en 1912 vers l’âge de 32 ans.
Puis pendant deux ans, l’espace sera loué à Léopold Boudrias et en 1937, à W.G. Ford, président et gérant de la Dominion Remnant Stores Ltd, une compagnie de magasins de coupons. Il y sera actif jusqu’en 1944. Ford gère également à la même époque deux succursales sur la rue Wellington à Verdun.
En 1945, la propriété d’Olivier Lemoine, décédé en 1944, passe aux mains de l’épouse de son fils Wilfrid, Léonide Charron. C’est à ce moment que Paul N. Pelchat, bijoutier et Maurice Gauthier, opticien louent le 3116 Masson. Ils sont réciproquement président et secrétaire-trésorier des bijouteries « Pelchat et Gauthier ltée ». Maurice Gauthier habite le 6950 Louis-Hémon et Paul Pelchat le 6351 9e Avenue.
En mars 1948, alors qu’ils opèrent deux bijouteries, l’une sur Masson et l’autre au 5104 Décarie, ils mettent sur pied une opération de promotion qui consiste à acheter auprès de David Bernier 5 600 livres de beurre afin d’en remettre une livre en prime à chaque client qui achètera pour 5 $ ou plus de bijoux.
Or, Montréal, au printemps 1948, connait une hausse des prix et une rareté du beurre dont les causes sont multiples. Entre autres parce qu’à la fin de l’hiver, les entrepôts sont presque vides. La fabrication du beurre se fait surtout en été lorsque les vaches sont en pacage puisque cela coûte moins cher pour les nourrir. Les stocks de beurre sont alors entreposés pour être vendu pendant l’hiver.
De plus, le 1er mai 1947, la subvention accordée durant la Deuxième Guerre mondiale aux producteurs de lait pour la beurrerie, par la Commission des prix et du commerce en temps de guerre, est abolie. Également, le 9 juin 1947, le plafond de prix du beurre imposé durant la guerre est supprimé. Ce sera donc au consommateur de défrayer totalement le prix du beurre sans l’aide de l’État.
Il n’est pas étonnant de voir alors, vers la fin de l’année 1947, les ménagères se ruer vers les réserves de beurre, anticipant une montée encore plus importante des prix, ce qui par le fait même contribue à accroitre la rareté du produit. Si bien qu’au début de l’année 1948, la Commission des prix doit intervenir et rétablir un plafond. [1] [2]
Dans ces circonstances, l’initiative prise par les deux bijoutiers d’acheter du beurre en grande quantité pour le distribuer en prime à leurs clients, participe tout autant à la pénurie de la denrée. D’autres commerçants et grossistes de Montréal, telle la pharmacie Montréal sur la rue Ste-Catherine, propriété de E.C. Duquette, utilise également cette stratégie promotionnelle.

Mais même s’ils ne sont pas les seuls, messieurs Bernier, Gauthier et Pelchat après avoir répondu de nombreuses fois à des enquêteurs municipaux, provinciaux et fédéraux, ont été convoqués à comparer devant un Comité de la Chambre des communes. Quoique sans pouvoir judiciaire, le Comité est chargé d’enquêter et de révéler publiquement les causes et les procédés qui entraînent la rareté et hausse des prix du beurre.

Ce Comité du gouvernement fédéral, présidé par l’honorable Paul Martin, ministre de la Santé et du Bien-être, est composé entre autres de Roland Beaudry, député libéral de Montréal-St-Jacques et de Jean Lesage, député libéral de Montmagny-L’Islet et futur premier ministre de la province de Québec de 1960 à 1966.
Les témoins furent assistés par maître Jean Drapeau, du cabinet d’avocat Drapeau et Melançon, installé sur la rue Notre-Dame, à cette époque. Jean Drapeau, celui-là même qui sera élu maire de Montréal, était alors citoyen de Rosemont.
Le premier geste de Jean Drapeau en tant que représentant des témoins sera de déposer au Comité une déclaration de principes, ayant pour objet d’exprimer l’indignation de ses clients qui avaient reçu des sommations à comparaître rédigées en anglais. Fabio Monet, avocat-conseil du Comité, explique que les documents existants en français ne correspondent pas aux besoins spécifiques de la présente enquête et que la version française des bons documents était sous presse.[3]
Après plusieurs heures de comparution, les bijoutiers s’en tirent avec une bonne semonce de la part du Comité. Les hommes sont cependant envoyés devant le juge Gustave Marin, suivant un règlement de la Commission des prix qui interdit à un commerçant d’acquérir plus de beurre qu’il n’en faut pour les besoins de son commerce. Le 18 mai 1948, la maison Pelchat et Gauthier sera mise à l’amende pour avoir tenu un commerce alimentaire sans permis. Ils doivent alors débourser 5,40 $, soit le prix d’un permis pour 6 mois et 2 $ de frais.[4]
Neuf ans plus tard, soit en 1957, Maurice Gauthier, se dissocie de Paul N. Pelchat et partage le 3116 Masson avec le bijoutier Claude Gougeon. Vers la fin des années 1960, celui-ci achète de Mme Léonide Charron Lemoine les deux propriétés sises au 3106-3112 et 3114-3116 Masson et occupe seul le 3116. C’est vers 1996, que Claude Gougeon agrandit la bijouterie vers l’ouest en démolissant le mur mitoyen entre ses deux propriétés. En 2014, la gestion de la bijouterie passe aux mains de Mélanie Beaulieu, mais ce n’est qu’en 2021 que Claude Gougeon vendra les deux édifices à la compagnie Icar Immobilier ltée. C’est cette dernière qui louera le local du 3116 Masson au commerçant du Poke Monster.

Famille Gougeon et Mélanie Beaulieu, devant à droite sur la photo.
[1] Rapport de la Commission royale d’enquête sur les prix Tome 3, Ottawa 1949
[2] La consommation bridée, Contrôle des prix et rationnement durant la Deuxième Guerre mondiale, Revue d’histoire de l’Amérique française, Yves Tremblay, Volume 58, numéro 4, printemps 2005
[3] La Presse 9 avril 1948; Le droit 9 avril 1948, BANQ numérique
[4] La Presse 19 mai 1948, BANQ numérique

