Artère en histoire: Le tramway sur Masson

6 min à lire
Laissez un commentaire

 

Le tramway qui a longtemps circulé sur la rue Masson continue de fasciner plus de 70 ans après sa disparition. Ce service mis en place dès 1911 a circulé jusqu’au milieu des années 1950, en changeant de numéro, de tracé et de technologie au fil des décennies. L’histoire du tramway sur Masson raconte à la fois l’urbanisation fulgurante de Rosemont et la naissance d’une artère commerciale structurée autour du transport collectif.

Un texte de Alexandre Gagné | Société d’histoire Rosemont-Petite-Patrie

En 1911, la Compagnie des tramways de Montréal étend la ligne Iberville sous la voie ferrée, puis le long de la rue Masson jusqu’à la 11e Avenue (futur axe Saint-Michel), offrant pour la première fois un service continu de tramway sur toute la longueur de Masson. Cette extension suit de près la fusion des compagnies de transport et le lancement d’un ambitieux programme d’expansion du réseau, qui passe alors à plusieurs centaines de kilomètres de voies.

Cette arrivée du tramway transforme Masson en véritable colonne vertébrale du quartier : elle facilite les déplacements des ouvriers et des familles vers les usines, les commerces et le centre-ville, et encourage la construction d’immeubles commerciaux et de bureaux sur l’artère. À l’époque, il n’existe pas encore d’« intersection de la mort » au croisement de Saint-Joseph, cette dernière n’étant tracée et urbanisée que plus tard, ce qui fait du corridor Iberville–Masson–11e Avenue un axe de pénétration est-ouest relativement simple dans le tissu urbain.

Collection ShRPP Archives de Montréal Pose des rails du tramway de la rue Masson (1915) | À droite: image colorisée

De la ligne 95 à la ligne 7 : Masson dans le grand réseau (1923–1927)

En 1923, la numérotation des lignes est introduite et la ligne Iberville qui dessert déjà Masson devient officiellement la ligne 95. Ce changement ne modifie pas la présence du tramway sur Masson, mais l’inscrit plus clairement dans la grille du réseau montréalais, à une époque où l’achalandage explose grâce à l’électrification complète du système depuis les années 1890.

En avril 1924, la ligne 7 Mont-Royal est prolongée jusqu’à l’intersection de Masson et de la 13e Avenue, créant un lien direct entre l’avenue du Parc, l’avenue du Mont-Royal, Iberville et la rue Masson. À partir de ce moment, Masson est desservie à la fois par la 95 et par la 7 sur une partie de son tracé, ce qui renforce son rôle d’axe de correspondance entre le Plateau et les quartiers de l’est.

Collection ShRPP | Le tramway no. 1998, ligne 7, Masson 1956

Une artère très desservie : 7, 52 et double service (1926–1942)

En décembre 1926, la ligne 95 cesse de circuler sur Masson, laissant la place à la nouvelle géographie des lignes numérotées qui se mettent en place sur le réseau. Mais la rue reste loin d’être isolée : les tramways continuent d’y rouler grâce aux prolongements successifs des lignes venant de l’avenue Mont-Royal.

En octobre 1927, la ligne 52 Mont-Royal est à son tour prolongée jusqu’à l’angle de Masson et Pie-IX, ce qui fait de l’extrémité est de Masson un terminus important pour l’est montréalais. Masson devient alors un véritable couloir de tramways : les voitures qui arrivent du Parc et du Mont-Royal descendent Iberville, empruntent Masson et se déploient vers les avenues numérotées et Pie-IX, au cœur des nouvelles zones résidentielles en développement.

En 1942, la ligne 7 est prolongée elle aussi jusqu’à Pie-IX, offrant le même service sur Masson que la ligne 52. Durant quelques années, la rue Masson est ainsi desservie conjointement par la 7 et la 52, ce qui se traduit par un passage fréquent de tramways et une grande accessibilité pour les résidents comme pour les commerçants.

L’âge d’or du tramway sur Masson (années 1930–1940)

À l’échelle montréalaise, les années 1930 et 1940 correspondent à l’âge d’or du tramway, avec des centaines de millions de déplacements annuels et un réseau qui couvre largement les quartiers centraux et en expansion. Sur Masson, cette période se traduit par une intensification de la vie commerciale : banques, commerces de détail, services professionnels et petits immeubles à vocation mixte se multiplient le long de l’artère.

La présence du tramway contribue à fixer la vocation de Masson comme rue de destination plutôt que simple voie de transit : on y vient faire ses achats, se rendre au travail, fréquenter les institutions paroissiales et les salles de spectacle de quartier, tout en s’appuyant sur une desserte de transport collectif régulière. À cette époque, avant le métro et avant la généralisation de l’automobile, le tramway est le lien quotidien entre la Promenade et le reste de l’île, notamment via l’axe Parc–Mont-Royal.

Retrait des rails sur la rue Masson en 1957 | Collection ShRPP

La fin progressive des rails (1952–1955) :

L’après-guerre marque toutefois le début du recul des tramways au profit de l’autobus et de l’automobile, comme dans de nombreuses villes nord‑américaines. La montée en puissance des bus, jugés plus flexibles et moins coûteux à entretenir que les rails, entraîne une conversion progressive des lignes.

En 1952, la ligne 52 Mont-Royal, qui passait par Masson jusqu’à Pie-IX, est convertie en ligne d’autobus : c’est la première grande rupture pour l’artère. Trois ans plus tard, en 1955, la ligne 7 Mont-Royal est à son tour convertie en ligne d’autobus, mettant fin à plus de quarante ans de service de tramways sur Masson, toutes lignes confondues.

À l’échelle de Montréal, les derniers tramways cesseront définitivement de circuler le 30 août 1959, notamment sur le boulevard Rosemont voisin, lors d’une cérémonie qui clôt un siècle de transport sur rails. Sur Masson, le relais est désormais assuré par les autobus, qui resteront l’unique mode de transport collectif de surface jusqu’à l’arrivée du métro à proximité et à la structuration du réseau de bus que l’on connaît aujourd’hui.

Ce que le tramway a légué à la Promenade Masson

L’héritage du tramway se lit encore dans la forme même de la Promenade Masson : une artère commerciale continue, dense, structurée entre Iberville et la 12e Avenue, avec une forte vocation de rue de quartier. Les anciens tracés de lignes (95, 7, 52) ont ancré l’idée que l’on vient sur Masson pour tout trouver à distance de marche, une logique que la SDC prolonge aujourd’hui à travers l’animation, l’aménagement et la promotion de l’achat local.

Du premier prolongement de la ligne Iberville en 1911 jusqu’aux dernières années des lignes 7 et 52, le tramway a fait de Masson bien plus qu’un simple corridor de circulation : il en a fait un véritable « village urbain » avant l’heure. En racontant cette histoire, la SDC Promenade Masson remet en lumière un pan de mémoire collective où les rails, les cloches de tramway et les vitrines de quartier ont façonné l’ADN de l’artère telle qu’on la connaît aujourd’hui.

/avec des informations de Justin Bur, Société d’histoire Rosemont-Petite-Patrie.

Partager :