Le cordonnier Émile: 73 ans sur la rue Masson

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Pendant près de sept décennies, un petit Italien devenu Montréalais a régné sur la rue Masson, réparant les souliers de l’ancien maire Jean Drapeau comme ceux des ouvriers du quartier. Portrait d’Émile Rivard, alias Emilio Pilatone, le cordonnier qui n’a jamais pris un jour de congé.

Un texte de Julia Innes – Collaboration de la Société d’histoire de Rosemont-La-Petite-Patrie

On le surnomme « le doyen de la rue Masson ». Le cordonnier Émile Rivard, alias Emilio Pilatone, a pignon sur rue dès 1914, au 2866, rue Masson1. En 1982, il se présente comme étant le plus ancien commerçant de la Promenade Masson2.

Source: La Presse, 16 déc. 1981, Cahier G p. 1 – Colorisation avec l’IA

Emilio Pilatone naît le 3 mars 1903 à Starkville, Colorado. Il est le fils d’immigrants italiens venus exploiter les mines de charbon. Au moment d’immigrer à Montréal en 1907, la famille change leur patronyme pour Rivard3. Ainsi son père devient Thomas Rivard (son nom d’origine serait « Gm Vaugelesti » mais ce n’est pas confirmé). Selon Ancestry, sa mère s’appelait G. Cobati. Néanmoins, dans les documents officiels, Emilio garde son nom d’origine jusqu’à au moins son mariage en 1943.

En 1914, Emilio, âgé de 11 ans, devient apprenti de Joseph Blaseotto, cordonnier originaire de la même région piémontaise que la famille Pilatone. L’Alliance Shoe Repair Shop se trouve alors au 466, 1re Av (ancienne adresse). Puisque monsieur Blaseotto ne parle que l’italien et que le petit Emilio comprend l’anglais, le français, l’italien et le dialecte piémontais, il devient « l’homme de confiance » de son patron4.

En 1919, le commerce est sis au 1762, rue Masson, en face de l’église Sainte-Philomène et à côté de la Banque d’Hochelaga. Blaseotto disparaît comme propriétaire en 1924 (Annuaire Lovell) et retourne en Italie pour des raisons de santé. Il vend le commerce au jeune Emilio et à trois autres associés.

Source: Le Devoir, 31 juillet 1982, p. 1 – Colorisation avec l’IA

En 1924, l’Alliance Shoe Repair Shop est située au 5638, 1re av. et son propriétaire est listé comme Thos (Thomas) Rivard Jr par Lovell. On pourrait en déduire que le frère aîné d’Emilio lui a prêté la somme nécessaire pour devenir propriétaire unique de l’entreprise. En 1926, le commerce est de retour au 2868, rue Masson tandis qu’un certain Émile Lévesque habite à côté. Est-ce Emilio? À la fin de sa vie, il dit ne pas se souvenir de son patronyme italien.

Fait cocasse, en 1934, Emilio est accusé par un tribunal de recel5 de pneus. Heureusement, son procureur prouve qu’il n’avait pas l’intention d’acheter ces pneus volés puisqu’il a demandé un reçu au vendeur.

Emilio exploite sa cordonnerie au même emplacement (actuellement Fleuriste M) jusqu’à sa retraite vers la fin des années 80. Dans ses débuts, le commerce est ouvert sept jours par semaine et Emilio se vante de n’avoir jamais pris de congé maladie.

En 1943, Emilio Pilatone se marie à l’église Notre Dame della Difesa le 7 août 1943 avec Lucille Laviolette, originaire de Val Barrette. Le certificat de mariage indique « Pilatone alias Rivard, Emilio » habitant au 5636, 1re avenue. Ils n’eurent pas d’enfants.

Emilio s’implique auprès de l’équipe de hockey de Rosemont, dont il affûte gratuitement les patins. Jean Drapeau et son père, agent d’assurance, font cirer leurs chaussures chez Emilio, tout comme d’autres notables tel le futur chef de la police provinciale, Hilaire Beauregard. Ce même Beauregard jouait parfois aux cartes sur le comptoir de la cordonnerie, avec des mises allant jusqu’à plusieurs centaines de dollars6.

Lucille l’épouse de M. Rivard l’assiste dans son travail.
Source: La Presse, 16 déc. 1981, Cahier G p. 1 – Colorisation avec l’IA

Au fil des ans, d’autres cordonneries apparaissent sur la rue Masson : dans les années 50, la Guarantee Valet Service and Shoe Repair au 2712, rue Masson; et la Modern Masson Shoe Repair dans les années 60 au 3671, rue Masson (achetée en 1973 par la famille Buttoni). Mais aucune ne dure plus que quelques années.

L’Alliance Footwear des années 40 fait place, dans les années 70, à Shoe Repair, sans mention du nom du propriétaire (Lovell). Vers la fin des années 70, la cordonnerie disparaît du répertoire Lovell. La cordonnerie ferme en ou après 1982, date du dernier article du journal La Presse la mentionnant7. En 1986, la Cordonnerie Park ouvre au même emplacement (Lovell).

Émile Rivard meurt à Montréal le 18 mars 1991 à l’âge de 88 ans. La nécrologie ne fait aucune mention de ses origines italiennes.


Références

  1. Ancien 1762, rue Masson, jusqu’en 1923
  2. La Presse, 16 déc. 1981, Cahier G p. 1
  3. Recensement fédéral de 1921
  4. La Presse, 16 déc. 1981, Cahier G p. 1
  5. Le Canada, 2 avril 1934, p. 14
  6. La Presse, 16 déc. 1981, Cahier G p. 1
  7. La Presse, 16 déc. 1981, Cahier G p. 1

Images :

  • Le Devoir, 31 juillet 1982, p. 1
  • La Presse, 16 déc. 1981, Cahier G p. 1

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